La Corse est-elle en route vers l’indépendance?

De l’avis général, les nationalistes ont remporté une victoire historique aux élections territoriales corses en décembre dernier. Le début de l’indépendance ?

« Nationaliste » ne veut pas dire « indépendantiste »

Le 3 décembre 2017, la liste nationaliste Pè a Corsica (« pour la Corse ») balaye tous les partis traditionnels et remporte 45,36% des suffrages. À l’issue du second tour, les nationalistes raflent les 2/3 des sièges de l’Assemblée de Corse, le coeur du pouvoir sur l’île. Pour autant, ce résultat inédit ne doit pas faire oublier les fortes divergences qui séparent les deux mouvements composant cette liste. La victoire nationaliste est le résultat d’un accord entre le principal parti indépendantiste, mené par Jean-Guy Talamoni, et les partisans d’une autonomie renforcée, derrière Gilles Simeoni. Ce dernier est largement majoritaire. Au premier tour des élections régionales de 2015, les autonomistes ont obtenu près de 18% des voix, contre 7,73% pour Jean-Guy Talamoni. En 2017, ce dernier a dû renoncer à l’indépendance « pour le moment », afin qu’une entente soit possible entre les deux leaders.

Les Corses veulent une reconnaissance et plus d’autonomie

Le politologue Thierry Dominici estime que seuls 10% des habitants de la Corse seraient réellement indépendantistes. La liste Pè a Corsica a remporté les élections justement parce qu’elle a rassemblé bien au-delà des partisans de l’indépendance. Le programme nationaliste défend aujourd’hui l’acquisition d’un statut d’autonomie. Les leaders corses se sont donné 3 ans pour obtenir des libertés comparables à celles qui ont été accordées, par exemple, dans les îles antillaises de Saint-Martin et Saint-Barthélémy. Pas question de toucher aux pouvoirs de l’État, comme la justice et la sécurité, mais les insulaires aimeraient pouvoir édicter leurs propres règles en matière de fiscalité, d’urbanisme, d’éducation, ou même de travail. Le 22 janvier dernier, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni ont rencontré le Premier Ministre pour porter leurs premières revendications. Ils défendent en particulier la reconnaissance de la langue corse à égalité avec le français, un meilleur traitement, voir l’amnistie des prisonniers « politiques » corses, ainsi qu’un statut de résident. Ce dernier permettrait de réserver l’achat de biens immobiliers aux personnes qui vivent depuis au moins 5 ans sur l’île, afin de ralentir la hausse des prix qui pèse sur les habitants.

Aujourd’hui, l’indépendance ne serait pas viable

Même si elle le voulait, la Corse ne pourrait pas suivre l’exemple catalan. La Catalogne est d’abord largement habituée à se gérer de manière autonome, ce que la Corse ne sait pas encore faire. Mais surtout, c’est un territoire très riche et dynamique, avec une production industrielle et des exportations. La Catalogne représente près de 20% des richesses de l’Espagne, quand la Corse ne contribue qu’à hauteur de 0,4% à celles de la France. Si l’île a connu un fort développement ces dernières années, c’est davantage grâce à des activités de service et au secteur du bâtiment que par le biais d’emplois qualifiés. Enfin, l’historien Michel Vergé-Franceschi pose la question des capacités militaires. Au fil des siècles, la Corse semble avoir toujours attisé la convoitise du reste du monde, de la France à l’Angleterre, en passant par l’Italie ou la Russie. Selon ce spécialiste : « une Corse indépendante ne le resterait pas plus qu’au XVIIIè siècle ».

Un projet à long terme ?

C’est l’idée de Jean-Guy Talamoni, qui se donne 10 à 15 ans pour enrichir le territoire et convaincre la population corse. Un vote prouvant sans ambiguïté que les habitants veulent majoritairement devenir indépendants pourrait relancer la question, mais en aucun cas contraindre l’État. Et pour cause : prendre son indépendance reste fondamentalement illégal. Le soucis de n’importe quel pays est de conserver l’intégrité de son territoire, et faire sécession est interdit par la Constitution. Le seul chemin vers l’indépendance se gagne lorsque la pression populaire est intense et que le territoire, puissant, parvient à forcer les négociations. Même dans ce cas, l’exemple catalan montre à quel point c’est difficile. Le dialogue est ouvert aujourd’hui en France avec les nationalistes. Mais Paris ne semble déjà pas prêt à accéder à leurs principales revendications sur la langue corse et le statut de résident. La visite du président Macron, le 6 février prochain, devrait permettre de préciser ses positions. En attendant, les leaders nationalistes utilisent la fermeté de l’État pour renforcer leur assise sur l’île, en surjouant le « eux contre nous », qui a déjà largement fait grossir le mouvement nationaliste par le passé.

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